VII - La crise, source de réflexions et d'enseignements

Experts, professeurs, journalistes, politiciens se répandent dans les médias et ne tarissent pas d'idées. Les acteurs du monde financier et économique sont discrets. Les citoyens se sentent concernés de manière instinctive, mais comprennent mal un débat plutôt désordonné et compliqué. Ils ne saisissent pas bien la relation entre cette crise, les milliards qui déferlent, et leur situation personnelle. Le bon sens fait surgir des questions, des réflexions concrètes qu'il faut entendre et partager. Les " faiseurs d'opinion " c'est-à-dire ceux et celles qui par leur position et leurs fonctions nourrissent nos esprits, façonnent nos opinions, agissent sur nos comportements, ont une mission à assumer pour aider à la prise de conscience des peuples sur la nécessiter de changer nos façons de penser et de vivre, notre relation aux autres.

71- Comment évaluer une situation issue de choix faits depuis les années 40 ?

Il serait nécessaire de dresser un bilan global, pour mesurer en quoi ces choix ont contribué au progrès de l'humanité, de chaque homme, de chaque peuple, et de l'ensemble. Ce progrès peut être défini sur des critères variables :

Quantitatifs, tels que la croissance du PIB et son volume au plan mondial
Les indices de développement humain qui prennent en compte des critères sociaux
La répartition juste ou non des richesses produites entre les peuples ou les hommes.
La contribution de cette richesse au développement des hommes, à leur épanouissement, à leur bonheur
La contribution de cette richesse à l'amélioration des rapports entre les hommes, à plus de solidarité

En un mot, l'humanité a-t-elle grandi grâce au progrès économique au cours de ces 40 dernières années ?

La réponse n'est pas aisée, car elle n'est pas unique, tant la part de subjectivité est grande dans la perception de ce progrès. Le bonheur ne se mesure pas : il est ressenti de manière très personnelle.
Il est cependant déterminant de réaliser un tel bilan dépassionné, aujourd'hui possible grâce à l'apport des sciences humaines et des techniques modernes, par une démarche pluridisciplinaire. Les historiens dans plusieurs décennies s'y emploieront .Mais une réflexion actuelle nous aiderait à situer ce que nous vivons dans la durée, le temps et l'espace pour en saisir mieux la perspective, le sens, dans la longue marche de l'humanité.
Ce " bilan "aiderait les " faiseurs d'opinion "à prendre du recul, à dépasser le commentaire à chaud, fondé sur la perception de l'instant. Ils seraient mieux armés pour éclairer les peuples, aider chacun de nous à faire le lien entre ce que nous vivons là où nous sommes et des décisions ou des évènements souvent lointains. Prendre du recul est indispensable, se rencontrer pour dialoguer est vital ; les ateliers, lors du Colloque Populorum Progressio à l'Abbaye de Saint-jacut l'ont fortement souligné en octobre 2007
Nous n'en sommes pas là ! Les "gourous"qui, depuis 40 ans nous disent ce qu'il faut faire, envahissent les médias pour nous dire ce qu'il n'aurait pas fallu faire, en dénonçant les sources de nos maux : le marché, le libéralisme, la déréglementation, la gouvernance...Débats qui passent au-dessus de nos têtes et n'engagent guère leurs auteurs, alors que la situation nous permet déjà de puiser quelques enseignements de cette crise. Mon propos n'est pas d'en faire une analyse exhaustive, mais de pointer quelques thèmes à méditer.

72 - Un contexte différent de celui-ci de 1929

La terre porte 6 milliards d'êtres humains, bientôt neuf. Un milliard ne se nourrit pas suffisamment ; manque d'eau, de soins médicaux. Ils connaissent le progrès sans y goûter. Des centaines de millions vivent sous la dictature, travaillent sans aucune protection sociale. Mais au cours des 60 dernières années, de nombreux pays sont sortis de la colonisation, se sont pris en main, émergent. La terre a multiplié ses capacités à nourrir une population qui a triplé, à améliorer les conditions de vie de plus de 4 milliards d'humains. La communication entre les peuples, entre les individus est devenue aisée, grâce aux technologies nouvelles.
Le bilan est donc contrasté ; il y a encore un grand chemin à parcourir pour que chaque homme vive dans des conditions dignes, lui permettant de vivre libre et de réaliser sa vie. Les progrès réalisés devraient nous inciter à croire que nous pouvons encore en réaliser. La crise nous invite à réfléchir sur la nature du progrès à promouvoir pour l'avenir, car il n'est pas sûr que le mode de vie que nous avons développé soit le seul à promouvoir dans l'avenir pour l'ensemble de l'humanité. La mondialisation est maintenant un fait ; elle n'impose pas l'uniformisation des modes de vie.
La crise de la subprime a relancé le débat sur plusieurs thèmes de nature idéologique. Sans en faire un inventaire exhaustif, certains justifient d'être analysés.

73 - Les cycles économiques

Depuis l'origine du monde, la vie est marquée par des cycles plus ou moins réguliers, tels que les saisons. C'est vrai pour la vie des sociétés L'histoire nous apprend que les famines ont marqué les peuples, que les puissances économiques sont nées se sont développées et ont disparu (Venise, Rome, les empires européens...;).La crise de 1929, achevée en 1945 a marqué la fin de l'hégémonie européenne. Depuis 1980, des crises localisées ont marqué notre monde (Mexique, Thaïlande, Argentine...le subprime) Celle de 2008 marque la fin de l'hégémonie américaine en attendant l'émergence de nouveaux empires ! Devant ce constat, est-il réaliste et même souhaitable d'éliminer ces fluctuations cycliques et de concevoir une croissance économique "linéaire" ?
L'humanité a-t-elle la capacité de maîtriser tous les paramètres ? La science, même pluridisciplinaire, peut-elle nous éviter ces crises ? Comment ?
Ou bien le monde ne doit-il pas s'organiser pour vivre avec ces cycles ? En premier lieu il est nécessaire de mettre en place les mesures pour éviter l'amplification de ces cycles par la spéculation. Par exemple, les produits dérivés qui permettent des gains importants sans mise de fonds importante doivent être encadrés. Les rémunérations des dirigeants et des actionnaires liées aux bénéfices ainsi que les "parachutes dorés" sont à remettre en cause. En effet, ils incitent les dirigeants à privilégier le profit immédiat au détriment des autres responsabilités de l'entreprise.

74- La fin du capitalisme

Le thème est récurrent. Est-il nécessaire de définir ce mot en "isme" ? Retenons-le dans le sens suivant : "priorité accordée aux détenteurs du capital dans la stratégie de l'entreprise, orientée sur le seul profit " .Le capitalisme, en réalité, revêt des formes multiples et évolutives.

Quels sont les points communs entre le capitalisme rhénan foncièrement industriel et le capitalisme maffieux qui se nourrit des commerces illicites par tous les moyens ? La deuxième moitié du 20e siècle a donné au capital financier un poids exorbitant et a conduit à déconnecter le profit de l'économie"réelle", à la différence du capitalisme industriel qui génère le profit à partir de la production, du travail et du commerce et de la consommation de biens et de services.

Capitalisme d'état ou capitalisme privé ? L'on ne devrait pas parler de capitalisme, mais de capital d'état, car les nationalisations permettent le partage de la décision, une autre gouvernance, et une autre conception de la rentabilité. Dans les faits, ceci reste à démontrer. L'histoire, depuis 1929 nous a appris que détenir le capital ne suffit pas pour humaniser l'économie. Les nationalisations sont préférables dans certaines situations ; elles ne constituent pas un dogme. Elles sont un moyen et non un objectif.

L'économie sociale, qualifiée ainsi depuis les années 80, regroupe l'activité économique réalisée par le secteur associatif, mutualiste et coopératif, au service de leurs membres. Cette économie est très ancienne. Elle a connu un essor en Europe au 19e siècle, en milieu ouvrier à l'exemple des pionniers de Rochdale, agricoles puis en Allemagne et en France avec les mutuelles de crédit et les coopératives qui existent encore. Cette économie sociale, qui implique tous les partenaires de l'entreprise, longtemps soutenue par les pouvoirs publics, a, en réalité été prise en tenaille entre l'entreprise étatisée et l'entreprise purement capitaliste. Les débats idéologiques opposant économie libérale et économie nationalisée n'ont laissé aucune place à cette voie .Celles qui subsistent sont soumises aux lois du marché et aux normes financières définies pour l'entreprise capitaliste. et peinent à respecter leurs valeurs originelles.

Elle est néanmoins en fort développement dans le monde, sous des formes multiples : associations, mutualité, coopératives, Gramen Bank (créée par Mohamad Yunus, prix Nobel de la Paix...L'association des partenaires (membres, détenteurs du capital et clients, salariés, fournisseurs,) de l'entreprise y est plus affirmée, en référence à des valeurs qui ne sont pas toujours compatibles avec le marché concurrentiel. Ces entreprises sont soumises aux mêmes règles que les entreprises car elles réalisent des activités commerciales alors qu'elles ont une vision différente du profit considéré comme nécessaire au développement et non comme une fin en soi. Elles justifieraient de la part des états une véritable reconnaissance de leur vocation en contrepartie d'exigences éthiques fortes.

L'engagement des propriétaires dans les grandes sociétés anonymes est de nature très différente : leur risque est limité au montant de leur capital. Jusque dans les années 80, les dirigeants gérants étaient actionnaires. Depuis, les actionnaires ont recruté des "gestionnaires "de compétence, qui ont pour objectif et pour mission de sécréter le profit maximum pour assurer le plus fort dividende à court terme. L'entreprise est devenue un objet de spéculation et non plus un acteur produisant des biens et services pour le bien commun. Les stratégies d'entreprise ne sont plus fondées sur le service à rendre, mais sur le seul dividende et sur le cours de l'action. Les fonds de pension (propriétaires de 40% environ du capital des sociétés du CAC 40) qui détiennent des postes d'administrateurs dans les grandes sociétés exigent des résultats conformes à ces objectifs (le fantasme de la rentabilité de 15% a ainsi été cultivé). L'on a vu le fonds de pension des retraités du constructeur automobile Ford soutenir un plan social supprimant 6000 emplois pour améliorer les pensions !

Un capitalisme responsable : une utopie ?

L'idée de refonder le capitalisme est affirmée. Encore faut-il préciser vers quels objectifs et avec quelles règles. Pour sortir de la recherche du profit immédiat obtenu par le dividende maximum et la spéculation boursière, pour une rentabilité fondée sur le service rendu par l'entreprise, il est indispensable d'établir des limites à la spéculation sur les actions

Nombreuses sont encore les entreprises dont le capital appartient aux dirigeants qui travaillent dans la structure. Ceci est vrai en agriculture, en artisanat, dans le commerce, dans les PME et même dans certaines grandes entreprises (Ex : Auchan).Le détenteur du capital et sa famille sont totalement engagés, et sont incités à ne pas prendre n'importe quel risque.
Les grandes sociétés par actions sont de statut anonyme. Le propriétaire de ses actions est lui-même souvent anonyme ou masqué derrière des sociétés-écrans. Il se dégage de toute responsabilité dans la vie et le fonctionnement de l'entreprise car il n'attend que le profit. Il ne risque que son capital à la différence des propriétaires de petites et moyennes entreprises.

Souvent, il est indifférent à la manière dont l'entreprise crée son résultat, s'il est fondé sur des activités illicites, l'exploitation humaine et la destruction de la nature. Des mesures sont à étudier pour que l'engagement de l'actionnaire s'inscrive dans la durée, et se fonde sur des critères éthiques reconnus, comme le propose l'investissement socialement responsable(ISR).

75 - Le libéralisme

Il est critiqué en bloc alors que les promoteurs de l'économie libérale sont issus des Lumières ! Car le mot libéral vient de liberté, dont rêve tout homme. Mais la liberté des Lumières n'est pas la jungle : elle s'organise, se partage, respecte nos semblables. Elle met en jeu la conscience que chacun de nous a du monde, de ses semblables. La principale tare du libéralisme "appliqué" tient à notre nature individualiste, à nos égoïsmes. Je prends le risque de ces mots pour faire le lien avec l'exigence liée à notre liberté qu'est l'exigence morale (ou éthique pour faire moderne !) fondée sur des valeurs, une culture, une spiritualité. L'observation des comportements d'acteurs opérant sur les marchés ou dirigeant certaines sociétés nous permet de nous interroger sur leur conscience morale et sur la formation éthique dispensée dans leur parcours de formation. Il est difficile d'admettre que des choix d'investissement soient réalisés en sachant qu'ils entraînent des dégâts humains insoutenables. Les "faiseurs d'opinion"ont des choses à dire pour que les écoles de cadres et de dirigeants assurent la place qu'elle mérite à cette formation des consciences. La liberté sans autolimite, qu'il s'agisse d'économie ou de mœurs, résistera à toutes les réglementations. Celles-ci sont de la responsabilité du législateur, mais nous savons tous que les lois ne suffisent pas pour que les hommes adoptent des comportements respectueux du bien commun.

76 - Le marché

Le marché est un lieu de rencontre entre les hommes. Depuis les débuts de l'humanité cette rencontre ne se résume pas à l'échange de marchandises. Il est aussi rencontre des hommes : les grandes foires du Moyen-âge, les voies commerciales ont accompagné les pèlerinages. Avec le développement du commerce, il est devenu anonyme, abstrait. Il est devenu le lieu d'échange de biens contre de l'argent en vue de dégager des profits. La "dématérialisation" des opérations devenues des jeux d'écritures, ont déshumanisés l'échange Mais le marché abstrait n'est responsable de rien : ce sont les opérateurs, des hommes, des femmes identifiables, qui décident, qui respectent ou faussent les règles de la concurrence ! Là encore, la réglementation est inopérante sans conscience éthique.

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