V - Les conséquences politiques et sociales

L'Histoire est imprévisible. Elle résulte de choix, de non-choix et d'impondérables. Nous sommes ainsi réduits à tenter d'identifier des voies possibles, pour hâter notre prise de conscience des risques. Il est prématuré de décrire la situation du monde au cours des années prochaines.
La question centrale est celle-ci : Saurons-nous absorber et dépasser cette crise par une maîtrise suffisante des marchés financiers et de l'activité économique, dans le cadre de politiques concertées au plan mondial ?

51 - Modification des rapports de forces économiques

Inexorablement, bien avant cette crise, les rapports de forces économiques changent dans le monde. Les pays émergents, Chine, Inde, Brésil et d'autres connaissent des croissances très rapides .Même si le niveau de vie moyen progresse lentement, l'impact de ces pays sur les marchés des matières premières, sur les marchés financiers augmente par la masse de leurs capitaux gagnés par leur commerce et leur épargne. Leur poids démographique suffit à la comprendre. L'Union Européenne atteint un poids économique égal à celui des Etats-Unis. Les évolutions démographiques de chaque pays vont accentuer ces changements dans l'avenir. L'hégémonie américaine, par la nature des choses n'est plus tenable à long terme

52 - Risques de conflits ?

Ces modifications des rapports de forces économiques créent ou accentuent les tensions, par exemple pour l'appropriation des matières premières, le contrôle des mouvements migratoires. La conscience des inégalités croissantes entre les conditions de vie, la pénurie alimentaire deviennent les terreaux propices aux révoltes et au terrorisme. Nul ne peut prévoir les réactions irrationnelles susceptibles de se manifester aussi bien dans les pays développés que dans les autres, si les peuples ne comprennent pas le sens des remises en causes à assumer. Les politiques d'armement, l'évolution des budgets militaires ne traduisent-elles pas ces inquiétudes ?
Enfin, le sentiment réel éprouvé par les populations d''être grugées par une minorité de responsables et de subir les dégâts de la crise peut constituer un terreau propice à des mouvements incontrôlés.

53 - Risques de replis nationalistes ?

Les évènements en cours, imputés (souvent injustement) à une mondialisation sans contrôle sont exploités par des faiseurs d'opinion pour inciter à un repli des pays sur eux-mêmes, au risque de réveiller les démons nationalistes. Le G20 en est très conscient. Le retour à une situation normale sera-t-il assez rapide pour étouffer ces tentations ? Il est clair que conjugués avec les pénuries et la conscience des inégalités, celles-ci constituent de puissants détonateurs.

54 - Rôle des organisations internationales

L'on comprend aisément la nécessité de renforcer l'autorité des organisations internationales telles que l'ONU, le FMI, la Banque Mondiale, l'OMC. Elles sont non seulement des lieux de concertation mais aussi des instances de négociations multilatérales sur les grands dossiers concernant la planète : la paix, les marchés financiers, les échanges commerciaux et demain le climat, la pollution et les océans.
Les négociations bilatérales, de pays à pays, seront toujours nécessaires, mais elles doivent s'inscrire dans le cadre de règles définies et appliquées sous le contrôle des autorités citées. Il faut concilier les objectifs d'une organisation mondiale qui découle de l'évolution de l'humanité et la préservation d'une autonomie locale, des cultures régionales, de l'identité des peuples. Pour chaque peuple l'initiative doit être suffisante car le développement économique est d'abord du aux populations concernées.

VI - La recherche de solutions et de remèdes

L'observation des réactions, tant des gouvernants que des opinions publiques révèlent comme un effet de surprise. Sans doute est-il difficile de faire la part des aspects tactiques des gouvernements, mais il est clair, que personne ne détient la clé pour apporter une réponse crédible à la situation. Soyons donc modestes ! Cela n'empêche pas de formuler quelques réflexions à partir des réactions observées.

61 - La chasse aux coupables ?

La tentation est grande d'accorder la priorité à la recherche de coupables. Il y a le feu et il est urgent d'éteindre l'incendie pour reconstruire ou moderniser le système financier. Il est nécessaire d'identifier les responsables qui ont enfreint les règles existantes et de les sanctionner, mais il est aussi indispensable d'identifier les défaillances de la réglementation. II nous faut distinguer responsabilité juridique, responsabilité sociale et responsabilité morale. La désignation de " boucs émissaires " ouvre la voie à d'autres types de dérives, et apparaît comme une solution facile pour nous décharger de nos propres responsabilités. Nous sommes un état de droit, et condamner pour plaire à l'opinion publique est inacceptable. Dans l'immédiat, il s'agit de limiter les dégâts, c'est-à-dire la défaillance des établissements bancaires. Sauver les banques, ce n'est pas d'abord sauver les actionnaires et les dirigeants : c'est sauver les dépôts des clients, et éviter la mise en jeu des garanties de l'état qui seraient, in fine, à la charge des citoyens. L'état Fédéral américain, l'Union Européenne, le FMI, les banques centrales, sont à l'ouvrage et ont décidé rapidement de consacrer plusieurs milliards de dollars ou d'euros pour absorber les pertes des banques soit en les recapitalisant, soient en rachetant leurs créances risquées pour les revendre sur plusieurs années (la defeasance gérée par le CDR dans le cas du Crédit Lyonnais)).

62 - D'où viennent les milliards ?

Ces milliards étonnent : d'où viennent-ils, alors que les gouvernements n'ont jamais trouvé les quelques milliards nécessaires pour éradiquer la faim dans le monde ? La question est pertinente et met en évidence la nécessité d'une volonté politique. Ces milliards proviennent pour une part des réserves des banques centrales, des dépôts des banques dans ces mêmes banques centrales, pour ce qui est des apports d'argent frais en trésorerie. La plus grande partie de ces engagements est en fait apportée sous forme de garanties des états qui ne seront appelées (ou non, si les actifs garantis retrouvent leur valeur) que lorsque les pertes seront effectives, sans doute dans quelques années. Cette solution permet d'absorber la crise dans la durée. Dans ce cas les états imputeront les pertes dans leur budget et le répercuteront par l'impôt sur les contribuables. Le débat politique porte sur ce point.
Les solutions d'urgence mises en place et, espérons-le, la crise endiguée, la refonte du système financier et de nouvelles règles du jeu économique s'imposent au niveau mondial. La crise de 1929 avait surtout concerné le monde occidental. La crise de 2008 concerne le monde entier. Elle met en évidence l'interdépendance de tous les peuples : aucun ne peut s'en sortir seul, pas même les Etats-Unis et aucun pays ne peut laisser les Etats-Unis s'écrouler. Elle appelle une solution globale qui respecte les spécificités de chaque pays. Celle-ci, à défaut d'une gouvernance mondiale exige un large consensus, donc un dialogue et une concertation orientée sur une vision d'un bien commun universel. Voie utopique si l'on considère les divergences d'intérêts, voire les conflits en jeu. La tentation du "chacun pour soi" est forte : est-elle réaliste ? Non. Le consensus est à construire en privilégiant les convergences d'intérêts plutôt que les conflits, en toute lucidité. C'est un choix de parti pris qui se fonde sur un discours de concertation qui n'est pas dominant dans notre monde.les "acteurs par la parole" ont une responsabilité dans la construction de ce consensus .Une crise, en effet, a souvent pour effet d'exacerber les conflits, d'encourager le sauve-qui-peut, et ainsi, d'aboutir au terme de guerres sanglantes et coûteuses à une paix fondée sur la loi du plus fort. La stabilité est assurée par l'hégémonie d'une puissance ou d'un clan. C'est, pour certains, la manière "naturelle" de régler les crises. La voie consensuelle serait alors contre-nature. Elle ne va pas de soi en effet : elle doit être voulue, elle est un choix, elle est exigeante. Elle est plus difficile à médiatiser. Elle privilégie le dialogue et accepte le compromis, c'est-à-dire la prise en compte de l'intérêt de tous. Elle est le fondement du multilatéralisme. Aujourd'hui, quel pays peut espérer se sauver contre les autres ? Quelle catégorie sociale peut penser écraser les autres ? Sauverons-nous les pauvres sans ou contre les riches (sait-on qui est qui ?) ? Ou bien les réformes ne doivent-elles pas donner à chacun la place à laquelle il a droit ?

63 - De nouvelles règles du jeu

Les accords de Bretton Wood ont créé les conditions de la relance économique après la guerre 1939-45. Le système mis en place a fonctionné jusque dans les années 70, puis il est devenu inefficace. Le FMI a été orienté sur l'aide aux pays pauvres, et les Etats-Unis ont pris le contrôle du système financier mondial. Il en est découlé un très fort développement économique mondiale mais aussi une crise financière redoutable. Il est nécessaire de mettre en place un nouveau système de régulation financière mondial, fondé sur une plus grande responsabilisation de tous les acteurs, dans le cadre de lois appliquées par une autorité reconnue par tous, et inspirée par une éthique commune qui exige de :

Remettre le profit à sa place et ne plus l'ériger comme seul critère des décisions financières et économiques
Prendre en compte la juste répartition des richesses au niveau mondial et la capacité de chaque pays à prendre en main son développement.

L'efficacité du futur système de régulation repose sur l'adhésion de la quasi-totalité des pays pour que les règles soient appliquées efficacement par l'autorité régulatrice nécessairement supranationale, orientée vers la recherche d'un bien commun mondial fondé sur une culture de la convergence plutôt que sur la culture du conflit.
Cette exigence est de même nature que celle qui apparaît pour faire face aux autres grands défis auxquels est confronté notre monde et celui des générations futures:le climat, le terrorisme, l'eau, les ressources alimentaires, les ressources naturelles, la recherche scientifique...
La crise financière peut ouvrir les voies d'une gouvernance apte à gérer les intérêts communs à toute la planète. Elle peut redonner vitalité à de nombreuses instituions internationales telles que l'ONU, le FMI, l'OMC en exigeant qu'elles coopèrent.

Utopie ou conscience d'une nécessité urgente ? A Chacun de répondre selon ses convictions...

64 - Sortir de la société de consommation ?

Dans nos pays privilégiés, malgré les inégalités criantes, la consommation est devenue la raison de vivre, l'objectif de toute politique, la source de la croissance ! Notre société est faite de gens qui ont besoin de consommer plus, et de gens qui ne s'épanouissent plus en consommant. La société de consommation est dénoncée. Elle n'est pas la finalité de la vie. Ce constat suscite une interrogation : comment mobiliser les peuples sur d'autres objectifs que la consommation ?
Lesquels ?
La question essentielle est moins de savoir si la croissance est nécessaire ou non, que de définir comment elle doit se faire et surtout d'évaluer comment elle est nécessaire au bonheur de l'humanité : la croissance pour quoi, pour qui ?
La crise que nous abordons nous offre l'opportunité d'une réflexion sur le sens de nos vies.

65 - Quelle relance ?

Les économistes, et les gouvernements, convergent vers une relance par la consommation, grâce à des mesures fiscales, un crédit peu cher. Cette stratégie a pour but de favoriser la croissance, et de soutenir l'emploi. Elle ne doit pas conduire à abandonner les objectifs de développement durable, ni la nécessité de réformer le système financier. Le pragmatisme s'impose. Le G20, dans sa déclaration du 15 novembre à Washington affirme les principes communs à la réforme des marchés financiers fondés sur les régulateurs nationaux :

Renforcer la transparence et la responsabilité des banques et des entreprises notamment sur les produits financiers complexes.
Favoriser une régularisation saine, par le contrôle prudentiel et de gestion des risques
Promouvoir l'intégrité des marchés financiers en renforçant la protection des investisseurs et déposants, contre les risques financiers illicites et les activités frauduleuses.
Renforcer la coopération internationale en matière de prévention et de règlement des crises
Réformer les institutions financières internationales, et les ouvrir aux pays émergents

Des échéances ont été fixées à fin mars 2009 pour modifier les règles prudentielles. Pour les autres mesures ; un long délai est nécessaire pour créer le consensus !

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