3 - Les amplificateurs

31 - La Titrisation et les produits dérivés

Les banques locales américaines accordent ces prêts à leurs clients dans des volumes importants. Lorsqu'elles ont épuisé leurs ressources déposées par leurs clients, elles ont besoin de s'en procurer de nouvelles pour continuer à prêter. Pour cela, elles vont recourir aux marchés financiers grâce à une technique nouvelle : la titrisation qui consiste à transformer en titres obligataires, des actifs immatériels tels que des prêts.

Prenons un exemple : la banque Dalton a accordé 5000 prêts de 300000 $ soit un total de 1milliard 500 millions de dollars. Elle va les répartir en lots par ex. de 100 millions de dollars et les vendre sur les marchés financiers interbancaires sous forme de titres obligataires. Un établissement financier (banque, fonds de pension, caisse de retraite, société, assurance) disposant de ressources va acheter ces titres de créances avec le risque, en contrepartie d'une rémunération. A l'échéance du contrat la banque locale rembourse l'acheteur de titres avec l'argent encaissé sur les foyers emprunteurs.

Selon les opportunités du marché, ces obligations seront revendues à d'autres établissements sur les marchés financiers. Ainsi, ces crédits risqués se sont répandus dans un grand nombre de bilans et ont contaminé de nombreux acteurs financiers. Pour juger de la valeur des titres qu'ils achètent, ceux-ci s'appuient sur la note attribuée par les sociétés de cotation (Standard and Poor, Moody's, Fishe etc.) sans procéder à leur propre analyse ni des lots, ni des dossiers des emprunteurs Ils se fient en fait à leurs seules anticipations sur les marchés, alléchés par des profits élevés mais proportionnels au risque.

Cette politique a soutenu pendant des années le marché immobilier américain. Notons que les citoyens américains ont une relation au crédit différente de la nôtre. Le crédit hypothécaire y est très pratiqué. Il consiste à prêter sur gage (l'hypothèque sur le bien immobilier) pour financer les besoins du client quel qu'en soit l'objet (tel que voyages, biens d'équipements etc...). Ces types de crédits constituent un puissant ressort pour la consommation et donc la croissance. Il est très pratiqué avec le taux variable dans les pays anglo-saxons., alors qu'en France il est peu connu, malgré les propositions d'un candidat à la dernière présidentielle.

32 - Les règles comptables et les règles prudentielles

Pour beaucoup, la comptabilité n'a qu'un rôle technique (et rébarbatif !) consistant à classer les opérations économiques dans des comptes pour calculer les résultats et l'impôt. Il n'en n'est rien. Les anglo-saxons l'ont bien compris qui ont oeuvré pendant 30 ans pour imposer une norme comptable internationale sous le prétexte de faciliter les opérations financières sur toutes les places boursières en harmonisant la présentation des bilans.

Tenir des comptes est aussi ancien que l'humanité. La comptabilité en partie double aurait été inventée par les Lombards au 14e siècle, mais ce n'est qu'après la crise de 1929 et la seconde guerre mondiale que les gouvernements, en liaison avec les professionnels, ont défini des normes comptables qui ont évolué depuis. C'est dire que la comptabilité est une grille de lecture de l'activité économique, découlant des objectifs poursuivis par les différents partenaires et acteurs de l'entreprise : entrepreneur, actionnaires, salariés, administration fiscale, banques…compromis très difficile à réaliser.

La norme comptable IAS (International Accourt Standard) est en application depuis 2005 pour les entreprises cotées en bourse. L'Union Européenne, après avoir négligé se dossier, puis opposé quelques résistances, s'est finalement ralliée à la conception anglosaxonne.Celle-ci est clairement orientée vers l'actionnaire en privilégiant la notion de "fair value"(juste valeur) de l'entreprise à court terme, pour lui permettre d'arbitrer la gestion de son portefeuille d'actions. Sans entrer dans une analyse technique fastidieuse, il est utile de comprendre une règle majeure : les actifs de la société (bâtiments, équipements, brevets, titres de participations...) doivent être comptabilisés à la valeur de marché du jour d'arrêté des comptes. Ainsi un équipement ancien, mais en bon état, qui n'a plus de valeur marchande, mais continue à produire sera compté pour une valeur nulle. Surtout, les titres de participations sont comptés à la valeur de la cotation du jour, bien que ces cours puissent être très volatiles : par ex, le 31 décembre, la banque enregistre les actions qu'elle possède à la valeur 100 et le 2 janvier celles-ci ne valent plus que 80 !

Lorsque les marchés financiers sont à la hausse, la société comptabilise des plus values virtuelles qui vont accroître ses bénéfices, sur lesquels seront calculés les dividendes, et les rémunérations des dirigeants. Des revenus potentiels mais non réalisés sont ainsi distribués pendant toute la phase haussière, et ont impacté les cours de la bourse. Lorsque la bourse s'effondre, les bilans des sociétés laissent apparaître des pertes. Seront-elles comblées par les actionnaires ?

Les règles prudentielles concernent les banques. Définies par les Comités de Bâle I en 1988 et Bâle II en 2002, par les autorités monétaires nationales et internationales, elles obligent les banques commerciales à respecter un certain nombre de ratios, dont le plus connu est le ratio Cooke, puis le ratio McDonough qui établit un lien entre les crédits qu'elles accordent et leurs capitaux propres (8 puis 10 %) : pour accorder 100 euros de crédit la banque doit posséder 8 euros de fonds propres. Rappelons que les crédits des banques sont financés par les dépôts de leurs clients ou par le recours aux marchés financiers. Un système complexe de calcul prend en compte la nature des crédits accordés par la banque. Les banques centrales sont tenues de vérifier le respect de ce ratio. Par contre, les "produit dérivés" n'étaient pas soumis à ces règles. Des banques se sont précipitées vers ces formes de crédits à travers des montages juridiques mal maîtrisés en prenant des risques démesurés par rapport à leurs fonds propres.

33 - Les paradis fiscaux et bancaires

Il s'agit d'espaces localisés dans certains pays qui permettent de minimiser le poids de l'impôt ou d'échapper aux lois du commerce. Ils permettent l'évasion fiscale et les commerces illicites. La mondialisation, la concentration de l'activité économique dans les mains de puissantes multinationales, la prolifération des mafias, les technologies nouvelles de communication et de transferts de fonds facilitent ces pratiques. Les états eux-mêmes, semble-t-il, les utilisent dans le cadre de certaines négociations ou transactions telles que les ventes d'armes. La multiplication des mafias, exerçant des activités illicites, et leur interconnexion a amplifié les volumes de fonds transférés dans ces paradis.

On en dénombre officiellement une quarantaine dans le monde, dont plusieurs en Europe ou en Amérique du Nord et en Asie. Ils prospèrent autour des pays riches. L'OCDE puis le G8 ont entrepris en 1989 de lutter contre ces pays, sans grand succès. Le GAFI (Groupement d'Action Financière) crée en 1989 puis le FSF (Forum de Stabilité Financière) composés de représentants des gouvernements, des banques centrales, du FMI, de la Banque Mondiale et d'organisations internationales ont identifié une quarantaine de pays peu "coopératifs" dans la lutte contre le blanchiment d'argent.

Les paradis fiscaux offrent des services fondés sur la fraude fiscale, sur le secret bancaire et sur la rapidité des mouvements de fonds, en permettant la création de sociétés-écran. On dénombre des milliers de ces sociétés et de banques "fictives" dans des pays de quelques km2.IL est difficile d'évaluer les capitaux localisés dans ces paradis. Un juge français, en 2006, estimait à plus de 5000 milliards de dollars les montants en jeu. Ces sommes sont suffisantes pour déstabiliser à elles seules les marchés. La traçabilité des capitaux devrait permettre d'exclure des marchés les fonds issus de ces paradis, ce qui serait dissuasif.

34 - Les effets pervers de certains modes de rémunération

La presse, fréquemment, fait état des rémunérations exorbitantes des dirigeants de sociétés cotées en bourse et de spécialistes des salles de marché. Les "parachutes dorés" ont fait la "une". Il est vrai que les montants indiqués sont difficiles à comprendre et à justifier. Il est admis qu'un responsable d'entreprise, qu'un expert, qui s'investissent pleinement dans leur mission, soient convenablement rémunérés, et soient libérés de soucis matériels pour assumer sereinement leurs responsabilités. Il est admis que leurs rémunérations soient indexées sur leurs résultats, à condition que cette indexation joue aussi lorsque ceux-ci sont négatifs, en bonne logique libérale. Rien ne prouve que les niveaux de rémunération constatés aient encore un effet stimulant sur les bénéficiaires. Ils sont même pervers dans la mesure où ils les incitent à maximiser les profits de l'entreprise pour leur seul intérêt personnel à court terme. Les stock- options, détournées de leur finalité originelle, sont aussi critiquables. Enfin, ces rémunérations excessives et non justifiées sont une provocation pour la majorité des gens qui ont de faibles revenus et qui supportent, en fait, les risques de l'entreprise et à qui l'on demande tant d'efforts lorsqu'elle est en difficulté.

Il est vrai que la majorité des dirigeants et des entrepreneurs n'atteignent pas ces niveaux de revenus.

Ces modes de rémunération ont eu un effet amplificateur sur la spéculation tel qu'il est nécessaire que des mesures soient prises pour y mettre fin. L'on comprend mal, en effet, que des dirigeants soient si inconscients du bien commun pour n'être motivés que par la recherche de revenus exorbitants. La qualité d'un homme ne se mesurerait-elle que sur son revenu ?

35 - Une éthique déficiente

La liberté, en économie, comme ailleurs, repose sur la capacité de chacun à faire preuve de son sens des responsabilités et du discernement nécessaire pour se fixer des limites qui respecte la liberté et les droits d'autrui. Ces limites sont souvent définies par la loi, ou par la réglementation mais celles-ci laissent des espaces ouverts, en particulier lorsque l'évolution de la réalité est rapide. C'est alors à chacun de fixer sa conduite, avec les risques que nous savons. Croire en l'homme, c'est prendre ce risque. C'est aussi veiller à ce qu'il soit préparé et formé lorsqu'il est destiné à assumer des fonctions importantes pour le bien commun et l'intérêt général. Cette fonction éthique tient-elle la place nécessaire dans les parcours de formation des dirigeants économiques et politiques, à côté des formations techniques et gestionnaires ?

Les références éthiques sont, en outre, hétérogènes, car elles sont liées à des conceptions personnelles de l'homme, marquées par des cultures, des expériences. Elles sont difficilement codifiables. En tout état de cause, la dimension éthique doit être réaffirmée dans les parcours professionnels. En effet, le comportement des dirigeants et des experts n'est pas neutre sur les représentations et les jugements des peuples. L'exemplarité reste un des fondements d'une bonne gouvernance.

[Page 1] [Page 2] [Page 3] [Page 4] [Page 5] [Page 6] [Page 7] [Page 8] [Page 9]