Ce texte proposé par Jean-Claude Lavigne, résulte des travaux du Groupe "Défi de l'argent"

Le capital anonyme

En France, le Code de commerce de 1806 ouvre une ère moderne au capitalisme en distinguant les sociétés de personnes et les sociétés de capitaux. Dans la première catégorie on trouve :

La société en nom collectif formée par des personnes ayant une confiance réciproque, donc d'un petit nombre d'associés solidaires et responsables, dont les noms des principaux associés formaient la raison sociale; tous les associés étaient entièrement responsables des dettes de la société sur leur fortune personnelle. Le décès d'un associé, sa retraite volontaire ou son changement donnaient obligatoirement lieu à dissolution de la société et fondation d'une nouvelle société.
La commandite est une variante de la précédente qui faisait une distinction entre les associés en nom collectif, qui étaient solidairement responsables, et des associés simples bailleurs de fonds qui ne pouvaient être tenus pour responsables qu'à hauteur de leurs apports, mais qui n'avaient pas le droit d'engager la société. La société en commandite avait pour fonction, dans l'esprit du législateur, de permettre à une entreprise, dont les fonds propres étaient limités dans le cadre de la société en nom collectif, de réunir des capitaux plus importants en faisant appel à des capitalistes passifs.

Dans la seconde catégorie, le Code français reconnaît les anciennes sociétés par actions sous le nom de sociétés anonymes. Puisqu'elles ne pouvaient être identifiées par les noms des associés, elles ne pouvaient être désignées que par leur objet. Elles étaient des sociétés caractérisées par la responsabilité limitée de leurs associés actionnaires, puisque seul le capital social pouvait répondre des dettes de la société. Le législateur les soumettait à une autorisation gouvernementale préalable pour donner une garantie aux associés.

Une nouvelle loi en 1863 rendait la fondation des sociétés anonymes libre de toute autorisation, sous le nom de société à responsabilité limitée, lorsque le capital était inférieur à 20 millions. Puis le bénéfice de cette loi fut étendu à presque toutes les sociétés anonymes (à l'exclusion des sociétés d'assurances) par la loi du 24.07. 1867, qui, codifiant un ensemble de pratiques nées au sein des sociétés, définira pour longtemps le nouveau cadre juridique de fonctionnement des entreprises françaises : elle restera en vigueur jusqu'en 1966.

1. L'anonymisation du capital

La commandite fut le principal l'instrument de mobilisation des capitaux en France jusqu'en 1860 car cette forme était souple et permettait aux grandes familles capitalistes d'augmenter leur capacité d'investissement sans perdre de leur pouvoir et sans mettre leur comptabilité sur la place publique. La commandite intéressait également les capitalistes qui désiraient placer leurs capitaux à moyen ou long terme, en profitant d'un rendement important sans tomber dans l'usure et d'un placement facile car négociable sur la place financière. Dans la banque, la sidérurgie, la papeterie, l'industrie minière, la chimie, la commandite permit de drainer d'importants capitaux que quelques réseaux familiaux ne pouvaient réunir seuls.

Mais face aux besoins en financement qui apparurent pour lancer les grands travaux d'infrastructures, pour le développement des grandes entreprises, une nouvelle forme juridique d'entreprise était indispensable. La société anonyme apparaissait comme la bonne solution. Un grand capitalisme anonyme allait apparaître auquel les compagnies d'assurances, celles de chemins de fer et les banques avaient ouvert une voie que suivirent les grandes entreprises nées dans les secteurs nouveaux de la seconde industrialisation. La forme de la société anonyme leur permettait de recourir à des instruments de financement beaucoup plus variés et de mobiliser les capitaux dont ils avaient besoin au travers des banques et du marché financier.

Ce passage s'explique par le besoin de mobiliser des capitaux très importants et sur l'existence d'une épargne modeste en quête de lieux d'investissement. Les réseaux relationnels ne suffisaient pas, il fallait mobiliser rapidement le maximum de capitaux pour les compagnies ferroviaires, les canaux, les grandes usines chimiques, minières... L'extension du nombre de participants à l'activité d'investissement effaçait cependant peu à peu la relation interpersonnelle, et donc le contrôle social qu'implique l'interconnaissance, au profit des dirigeants. La commandite et le statut qu'elle donnait aux investisseurs passifs offrait un cadre éthique possible : dans la passivité, ils pouvaient jouir des fruits de leur placement. A l'actionnaire était proposée la passivité de gestion et c'est en restant dans ce statut qu'il pouvait profiter des revenus de ses placements.

Cette passivité était soutenue par un mythe : celui d'être co-entrepreneurs. Il y avait au début du siècle précédent une affectio societatis qui regroupait derrière un nom de société un projet industriel ou commercial encore mobilisateur, un peu prométhéen ce qui convenait dans un temps de foi dans le progrès technique : les sociétés de chemins de fer sont de ce point de vue typiques. La possibilité de participer aux assemblées d'actionnaires et d'avoir un certain droit sur la nomination des responsables contribuait aussi à construire une communauté d'investisseurs anonymes mais polarisés par une entreprise à développer à laquelle on croyait à la fois pour faire fortune et pour construire une puissance économique. On pourrait appeler ces groupes d'investisseurs des communautés de projets et la dimension d'investissement l'emportait symboliquement sur la notion de placement.

En Juillet 1966 la nouvelle législation sur les sociétés distingue des sociétés en nom collectif : commandite simple et société à responsabilité limitée et des sociétés par actions : sociétés anonymes et sociétés en commandite par actions. En 2002 sur les 1241208 entreprises françaises 12 % sont sous forme SA, 68% sont sous forme SARL, 2,4% sont en nom collectif. Cette législation facilite le développement de l'anonymat du capital en réorganisant les possibilités de faire appel aux financements dans le public et les modalités de transactions boursières des actions, en protégeant l'investisseur contre les risques de l'entreprise. Si les habitudes françaises continuent encore à favoriser la petite entreprise, 23% des ménages possèdent des actions et ces dernières composent 30% de leur patrimoine alors qu'en 1977 cela ne représentait que 11% du patrimoine. Ce choix des actions (et d'une responsabilité limitée dans les SARL) comme medium de placement est un premier niveau d'anonymisation.

Celle-ci se trouve renforcée par les outils de financement des entreprises autres que l'achat d'actions. Le développement de nouveaux produits financiers comme les OPCVM (organisation de placement collectif en valeurs mobilières) est favorisé en France par une loi de 1988 et les fonds communs de placement progressent. Les SICAV qui avaient été définies par la loi de 1957 ne recevront leur plein statut qu'en 1963 avec la publication du décret d'application mais recevront un très bon accueil des épargnants français. Le développement des différents systèmes de plan d'épargne, d'assurance vie et de nouveaux produits financiers collectifs, qui sont favorisés par la fiscalité et le soutien de l'Etat, vont drainer des capitaux de plus ne plus importants. 40% des ménages ont recours à ces systèmes collectifs de gestion de l'épargne qui collectent 3 fois plus que le livret A, l'outil privilégié de l'épargne populaire. Ces systèmes collectifs se développent plus vite que la gestion directe qui reste cependant en France majoritaire.

Le développement de la financiarisation dans le mouvement de la mondialisation va dans ce même sens de la gestion intermédiarisée des capitaux. Au niveau européen, les OPCVM qui collectaient en 1992 814 Mds d'euros en collectaient fin 2001 3586 Mds soit une progression de 18% par an. C'est dire le succès de cette solution d'investissement de l'épargne par le biais d'intermédiaires financiers. Dans ce même mouvement d'anonymisation du capital on pourrait parler de tous les fonds off-shore qui constituent une puissance financière anonyme considérable.

Ce mouvement d'intermédiarisation et le développement de la société anonyme introduit une distance grandissante entre l'épargnant en quête de placement et l'entreprise qui bénéficie de son investissement. Bien sur l'épargnant qui cherche une rémunération de son épargne peut faire le choix de tel ou tel type de portefeuille proposé par tel ou tel intermédiaire financier ou recommander telle entreprise particulière mais l'épargnant ordinaire (80% des ménages français) est généralement très distancié des lieux où s'investissent ses placements. Il ne sait pas précisément où investissent ses SICAV, ou ce qui constitue son PER. Bien souvent il ne veut pas le savoir surtout s'il est un petit épargnant qui ne veut pas admettre une relation capitaliste avec le monde. Il est intéressé par un taux de rendement et pas à la participation à une communauté de projet. De plus, avec la vitesse de circulation des capitaux à la recherche mondiale de la meilleure rentabilité, il n'y a plus de localisation possible, ce qui constitue une nouvelle anonymisation.

On pourrait considérer que le développement des stocks options ou l'épargne salariale réintroduisent une affectio societatis dans un mode d'indifférence ou d'ignorance, mais ces modalités de participation économique représentent peu de choses et on a vu que lorsque le bateau de l'entreprise coule, les détenteurs de stocks option sont les premiers à partir (Cf Enron).

Le mouvement contemporain est donc le passage d'une logique d'investissement à une logique de placement, d'une logique d'interconnaissance à une logique de non-connaissance directe, d'une logique de projet à une logique de mobilité. Ces déplacements ont conduit à faire du taux de rendement des capitaux placés le critère exclusif pour qualifier un placement de bon ou de mauvais.

2. Autonomie de la finance et déresponsabilisation

Turgot fut un des premiers penseurs économistes à déconnecter prêteur et emprunteur. Il adopte une conception complètement utilitariste de la rémunération du capital prêté ; le prêteur n'est soucieux que de deux choses : sa rémunération ou l'intérêt qu'il touche et la sûreté de son capital. Il ne s'inquiète pas de l'usage fait par l'acheteur de la denrée (l'argent) qu'il lui vend. Turgot opère là un déplacement considérable en proposant une autonomie entre production (entreprise) et finance (prêt), entre emprunteur et financeur.

Cet écart entre prêteur et emprunteur augmente dans le système financier moderne et devient même un élément de bonne méthodologie économique pour stimuler les différents acteurs. S'il ne faut pas opposer trop facilement économie réelle et finances, il faut constater que deux sphères (au sens de Michael Walzer) se sont constituées et se structurent de plus en plus.

La finance a une autonomie de plus en plus considérable qui peut s'analyser selon deux axes complémentaires. Le premier est celui de la construction d'un espace large et dynamique capable de s'auto-alimenter indépendamment des autres activités économiques : la finance attire de la finance grâce à sa créativité dans le lancement de nouveaux produits (junk bonds, futures...), à ses promesses de rentabilité, à sa facilité d'intervention...Ce premier axe d'autonomie permet la dynamique de la fixation des prix des titres à l'intérieur de la sphère financière elle-même et par là même secrète sa rentabilité et appelle des nouveaux capitaux.

Il y a cependant un second axe : celui de la domination que la finance exerce sur la production pour l'orienter à son profit en imposant des taux de rentabilité, des pressions sur les producteurs (entreprise et salariés). La finance s'est autonomisée mais impose sa logique à toutes les activités économiques qui doivent satisfaire d'abord les actionnaires et les prêteurs de capitaux, qui doivent viser le plus haut cours boursier possible, produire le plus de dividende possible et ne peuvent plus seulement se contenter de développer leur logique industrielle, commerciale ou productive. La sphère économique doit être au service de la sphère financière qui la lie et en cela il y a une violence institutionnelle forte. Cette déconnexion/domination ne peut pas être constante et paisible ; il y a tensions quand la réalité de la production ou de la commercialisation effective fait irruption dans la sphère financière et que les illusions sont démasquées par les faibles performances économiques réelles ou par des pratiques frauduleuses (en particulier quant à l'information des actionnaires et des salariés). L'anonymat du capitalisme contemporain est une des causes principales de cette coupure autonomisante entre finance (placement) et activité économique (investissement). La multiplication d'outils anonymes pour mobiliser l'épargne à la recherche d'une rémunération, par la médiation des intermédiaires financiers, a des avantages importants pour les épargnants à la recherche de placements intéressants pour eux: mutualisation des coûts de gestion des portefeuilles financiers, meilleure information, mutualisation des risques et donc plus grande sécurité des placements, capacité à trouver des créneaux à l'échelle mondiale. Cependant, la concurrence internationale que se font ces intermédiaires financiers les force à chercher la meilleure rentabilité à offrir à leurs clients, ce qui profite à ces derniers mais les conduit à des risques de plus en plus élevés. Les effets négatifs sont eux aussi bien connus : augmentation du risque au niveau du système économique, effet de mode qui déstabilise, comportement moutonnier, valorisation du court terme, fétichisme de la finance...

Mais plus profondément l'expansion de la sphère anonyme du capitalisme conduit à une déresponsabilisation sociale. Celle-ci opère dans différentes sphères que le « capitaliste » ignore:

celle du territoire. En déspatialisant les placements, le territoire n'a plus aucune importance. Ce territoire a une histoire, une culture, des habitudes et lie les acteurs sociaux les uns aux autres par des traditions, des réseaux relationnels ; il a aussi un équilibre écologique. Le capital anonyme ne se sent pas partie prenante de ce territoire, il n'a aucune responsabilité quant aux destructions écologiques ou aux dégradations sociales qu'il légitime en se plaçant ou crée en se retirant, pas plus qu'aux améliorations.... Cette non prise en compte du territoire a souvent des conséquences catastrophiques en matière d'efficacité de production, de conflits sociaux, de tensions... et donc de coûts de transaction, ce qui, à long terme, et aura des conséquences sur l'efficacité financière elle-même en faisant retour dans la sphère financière en termes de mauvaise image ou de réduction de la profitabilité économique concrète.
celle des entrepreneurs. La finance impose bien souvent sa logique contre le projet de l'entrepreneur qui avait une idée, un désir de création. Il doit satisfaire d'abord les actionnaires et les prêteurs de capitaux avant de réaliser son projet. Le court terme l'emporte sur la vie d'un projet... Le placeur ne cherche pas à avoir des relations stables avec les managers et rendre un service à la maturation des choses ; il n'a souvent recours qu'au limogeage pour performance insuffisante ou à la menace de cette sanction ou à la complicité (par exemple par des salaires très élevés et des stocks options) pour mettre en place un système qui s'apparente à la cueillette mais qui ne pourra pas durer.
celle des stake holders au profit des seuls share holders. Les autres acteurs qui participent à l'activité de l'entreprise et par là même à son efficacité économique ne sont pas pris en compte ou considérés comme très secondaires. La communauté des salariés n'est pas considérée comme fondamentale, pas plus que les fournisseurs, les clients, les pouvoirs publics locaux... Cette non prise en considération risque de conduire là encore au conflit et donc à des coûts de transaction qui auront des conséquences sur la profitabilité du placement.

La seule sphère de responsabilisation qu'accepte le placeur est celle qui se construit autour de l'intérêt que rapporte le placement et qui est une sphère individuelle. Cette sphère devient un paradigme pour mesurer la compétence d'un investisseur (en fait un placeur), son « génie », son sens des affaires mais aussi pour mesurer la capacité d'une entreprise ou d'un intermédiaire financier : ce sera une bonne entreprise et par là même son CEO : un bon manager celle qui va permettre aux placeurs de récupérer rapidement un intérêt élevé tant par la rentabilité économique que par l'augmentation du cours boursier. La finance ne joue plus ici son rôle fondamental qui est d'assurer l'allocation optimale des ressources entre acteurs et entre différents horizons de temps.

L'intérêt que rapporte le placement, dans sa double dimension boursière et économique, devient une norme universelle d'efficacité qui sape tous les autres indicateurs de performance : emplois créés, qualité de vie au travail, créativité, service rendu aux clients et même valeur ajoutée (ce qui est la vraie richesse). Cette norme relativise même les performances technologiques, la productivité technique, quand celles-ci ne se transforment pas automatiquement, par les choix ou le « manque de dynamisme » du manager, en augmentation de profits distribués aux placeurs. L'universalisation de cette norme est caractéristique de la mondialisation libérale contemporaine et de la logique unique qui préside à l'économie internationale.

3. Réflexions éthiques

Ce mouvement d'anonymisation du capital, et la déresponsabilisation sociale qu'il entraîne, est perçu de manière négative par l'Eglise, une des instances éthiques encore importante, dès le début des années 1960.

Le concept qui est avancé, à cette époque, pour l'analyse éthique est celui de la collectivisation croissante de l'appropriation qu'on oppose à la propriété traditionnelle (privée, individuelle) qui semble en voie de disparition au profit de grandes entreprises anonymes. On parle aussi à cette époque (cf. encyclique Mater et Magistra) d'un mouvement de socialisation pour désigner le passage à la sphère collective de nombreux mécanismes individuels tant au niveau de la production que de la consommation. « Par contre, la « socialisation » multiplie les méthodes d'organisation, et rend de plus en plus minutieuse la réglementation juridique des rapports humains, en tous domaines. Elle réduit en conséquence le rayon d'action libre des individus. Elle utilise des moyens, emploie des méthodes, crée des ambiances qui rendent difficile pour chacun une pensée indépendante des influences extérieures, une action d'initiative propre, l'exercice de sa responsabilité, l'affirmation et l'enrichissement de sa personne. »

Dans la nouvelle situation économique, il semble y avoir une dilution des vertus liées à la propriété individuelle et en particulier le sens de la responsabilité au service du bien commun. Avec la réduction de la place de la propriété individuelle de l'entreprise, l'Eglise a peur d'un système sans fondement, qui n'aie plus un support objectif et qui n'offre ainsi plus aucune sécurité, puisque basé sur une loi non naturelle. La propriété privée individuelle reposant sur le droit naturel offre une juste liberté et permet des régulations favorables à la recherche du bien commun, ce que n'assurent pas des managers et des technocrates qui dirigent l'économie sans être propriétaires et au nom de propriétaires virtuels et anonymes. « Durant ces dernières décennies, on le sait, la brèche entre propriété des biens de production et responsabilités de direction dans les grands organismes économiques est allée s'élargissant. Nous savons que cela pose des problèmes difficiles de contrôle aux pouvoirs publics. Comment s'assurer que les objectifs poursuivis par les dirigeants des grandes entreprises, celles surtout qui ont plus grande incidence sur l'ensemble de la vie économique dans la communauté politique, ne s'opposent pas aux exigences du bien commun ? ». La critique de l'Eglise concerne donc l'anonymat qui provient de la propriété collective et qui est à l'origine d'une rupture de pouvoir entre techniciens et propriétaires pouvant occasionner une dérive quant à la recherche du bien commun. Cette réflexion cédera le pas devant la généralisation de la société anonyme au profit d'un rappel en 1987 sur la légitimité de la propriété : elle doit permettre le travail. Dans Centesimus annus, il est aussi rappeler que le profit n'est pas le seul indicateur de l'état de l'entreprise et qu'il « faut ajouter la prise en compte d'autres facteurs humains et moraux, qui à long terme, sont au moins aussi essentiels pour la vie de l'entreprise ». Dans cette même encyclique le pape rappelle que le choix d'investir est toujours un choix moral et culturel et qu'il doit viser « à offrir à un peuple l'occasion de mettre en valeur son travail ». Cette encyclique met au coeur de l'économie le travail et les travailleurs et moins la propriété qui apparaît comme un service au bénéfice de l'emploi. Quarante ans après Mater et Magistra, on est dans une toute autre configuration de l'activité économique : ce n'est ni la propriété privée de l'entreprise et individuelle ni la compétence mais la finance qui a pris le leadership . « La finance » est l'ensemble de institutions et activités qui organisent une appropriation collective de l'argent en vue de l'allocation optimale des ressources (investissement et crédit) et en cela, elle entraîne les mêmes risques que ceux qui étaient dénoncés pour la propriété en général. Elle apparaît - dans la perspective du refus par l'Eglise de traiter la propriété de l'argent comme les autres formes de propriété qui fait de celle-ci un exercice neutre, sans sens et sans obligation - comme une manière de renforcer l'anonymat et la non-responsabilité sociale. Investir dans la « finance » collective est donc un choix de ne pas assumer directement de responsabilité et une non-recherche du bien commun.

Dans la modernité, la propriété individuelle de l'entreprise –tout comme la technocratie- est ainsi dominée par les forces extérieures mobiles et exigeantes de la finance collective. Ces forces peuvent-elles assurer le bien commun sans cet accrochage « propriétaire » à l'entreprise? L'accent mis dans la doctrine sociale de l'Eglise sur la propriété privée individuelle (ou familiale) de l'entreprise semble exclure la possibilité d'atteindre ce bien : le capital est volatile, il ne peut participer pleinement à l'histoire de l'entreprise. Il ne s'accroche que par le profit et donc ignore les autres sphères qui déterminent la vie de l'entreprise. Il pousse même à des logiques qui peuvent compromettre la survie de l'entreprise au nom du court terme.

La non propriété isole le placeur dans sa sphère financière qui devient son auto-référence suffisante pour ses choix d'optimisation de son épargne et c'est peut-être là que réside la « structure de péché » que Jean Paul II pointe en l'appelant « recherche exclusive du profit ». Le péché a à voir avec le solipsisme, le refus de l'autre, l'absence d'engagement dans la vie collective, l'enfermement solitaire et satisfait.... La propriété réelle quant à elle inscrit dans une histoire et donc dans les sphères complexes qui font la vie réelle de l'entreprise. L'analyse éthique, dans la perspective de la doctrine sociale, met donc l'accent sur la participation à une histoire et à une complexité, sans laquelle il ne peut pas y avoir de poursuite du bien commun.

L'apparition d'un capitalisme populaire, l'extension mondiale du nombre de petits épargnants qui ont directement ou indirectement des actions ne requalifie pas moralement l'anonymat, ne lui donne pas un réel supplément d'âme. Les petits épargnants n'ont qu'un rôle subalterne même si aujourd'hui quelque vent de révolte (cf Eurotunnel pour le cas français) semble souffler. Les actionnaires minoritaires sont sans influence sur la logique du capitalisme financier contemporain : ils n'introduisent pas de clauses sociales originales, d'autres stratégies de projets... Ils suivent (surfent) les dynamiques ouvertes par les gros investisseurs institutionnels qu'ils cautionnent ; ils sont passifs et leur passivité est légitimation de la logique dominante.

Seule la participation à l'histoire et à la complexité permet un engagement responsable du placeur (qui devient investisseur). Il peut avoir une vision plus globale de l'entreprise, faire des choix plus raisonnables et donc plus conformes à la recherche du bien commun tout en optimisant sa recherche de profit.

Est-ce là une vision totalement excessive et révolue ? ou faut-il en faire une relecture contemporaine ? L'argument de la propriété se décompose en trois aspects : la solidarité avec le projet, l'inter-connaissance avec les autres investisseurs et un engagement de long terme. Une conséquence de ces trois aspects : la participation aux risques avec la sanction positive ou négative de cette participation. Cet ensemble d'éléments constitue la « structure de confiance ». S'il n'y a pas appropriation privée, mais appropriation collective, pour assurer cette structure de confiance, ne peut-on pas, en trouvant des moyens de promouvoir les différents aspects qui la constitue, obtenir le même résultat ?

Cette approche qui voudrait réarticuler propriété et finances s'écarte des problématiques redistributives qui mettent seulement l'accent sur la trop grande puissance de la finance, sur la spéculation ou la corruption, et qui proposent pour moraliser la situation une fiscalité plus sociale ou un encadrement des marges de liberté des financeurs ou un appel à une générosité. Ces appels au partage sont bons mais ils ne sont pas à la hauteur des enjeux et des besoins ; laisser à la seule initiative des individus elles introduisent des distorsions dans le jeu social.

Ces problématiques font des propriétaires de l'argent à placer des acteurs sans responsabilité sociétale (alors que tous les autres propriétaires ont des devoirs sociétaux) ayant seulement des problèmes personnels avec la charité, avec le partage alors que le problème éthique se trouve au coeur même de la finance.

L'analyse éthique qui est défendue ici va plus loin en intégrant à la responsabilité liée à la propriété la propriété de l'argent (épargne et investissement financier) car la distinction ne tient plus. Cette articulation va faire du placement (qui devient investissement) une activité de service à l'économie comme toutes les autres activités économiques moralement justes.

4. Des avancées

Un changement de paradigme ne s'opère que si l'ancien montre de plus en lus son manque de pertinence à décrypter des problèmes nouveaux, si des théories alternatives sont disponibles et susceptibles de proposer des éléments d'interprétation et de solutions pour les nouveaux problèmes et que si des acteurs informés suffisamment puissants peuvent imposer ces théories nouvelles.

Les difficultés rencontrées par la financiarisation mondiale pour allouer les ressources rares et pour avancer vers un bien commun universel, la peur quant au long terme et le non-fonctionnement du marché pour réguler certaines entreprises (Enron, Worldcom, VU...) suggèrent qu'on ne peut pas rester dans le paradigme contemporain de la maximisation à court terme de l'intérêt des placements financiers. Il nous faut donc partir à la recherche de propositions alternatives.

Un des effets de la déconnexion de la finance, et en même temps la source de sa mise en crise, se trouve dans la violence du retour du réel dans la sphère financière. Une des manières les plus efficaces de lutter contre cela est de réduire la distance entre réel et image. Cela passe par deux stratégies complémentaires : une meilleure information en continu des placeurs (ce qui est aujourd'hui facile avec les moyens de communications contemporains) sur les contenus des portefeuilles, les propriétaires des capitaux et les systèmes d'endettement, les appréciations des analystes... et une législation forte concernant la fraude ou l'insuffisance d'informations sur les entreprises cotées en bourse. Face à ces actions, il revient aussi aux placeurs de rechercher l'information, de suivre les évolutions. Ce travail est partie intégrante d'un comportement responsable d'un placeur : il a un devoir de vigilance quant à son patrimoine qui est bien souvent aussi celui de sa famille. Cette vigilance est ce qui distingue moralement le jeu de hasard et le placement financier et qui légitime ce dernier comme service économique.

L'information donnée et recherchée constitue un des préliminaires d'une interconnaissance entre placeurs et entrepreneurs et le point de départ pour une éventuelle solidarité avec un projet d'entreprise.

Le point fragile du système contemporain et son point critique en matière éthique est l'ignorance des stake holders et de leurs droits. Sur ce point des progrès importants ont été faits, face à la prise de conscience du coût élevé des transactions dus à ce mépris ou à cette ignorance. La forme la plus intéressante prise pour ce renouvellement de pratiques et des réflexions est à chercher du côté de l'investissement socialement responsable (ISR).

En 2003, le marché de l'ISR en France a pesé près de 2 milliards d'euros (3 milliards si on inclut les fonds étrangers) soit un peu moins d'1% des fonds que distribuent les banques aux investisseurs institutionnels et particuliers . Ce marché est en forte progression. Le nombre de fonds a été multiplié par plus de deux, entre fin 2001 et septembre 2003, et les montants investis, eux, ont été multipliés par cinq, entre 1999 et 2003. On trouve sur ce marché une majorité de fonds en actions mais l'offre se diversifie puisque les sociétés de gestion proposent aussi des fonds de fonds, des fonds obligataires... Même aux USA, l'ISR est important puisque ce marché s'élève à 2 340 milliards de dollars à la fin 2001, soit environ 12% du marché total de l'asset management .

L'ISR prend en compte, avec toutes les difficultés que ce travail rencontre et toutes les nuances propres aux différents systèmes d'évaluation non seulement la rentabilité interne et la profitabilité boursière mais aussi les conditions sociales de la production, les codes éthiques du management, les relations sociales... Ce travail permet de ne pas prendre pour seul critère de mesure de l'efficacité celui du profit financier mais il rend possible de mieux connaître une entreprise comme communauté économique et favorise donc une meilleure confiance dans le projet et l'entreprise elle-même. La prise en compte de dimensions écologiques et culturelles a aussi des impacts positifs quant à la considération des effets territoriaux.

L'Investissement socialement responsable permet de vérifier la cohérence entre l'éthique personnelle du placeur potentiel et le lieu où son épargne va participer à un projet. Ainsi s'opère le passage placement –projet d'investissement qui s'était inversé. L'éthique est ainsi injectée dans le système qui l'avait auparavant exclue. Si les investisseurs socialement responsables sont nombreux, s'ils sont une force (au sens moral de la force comme vertu), le système financier se verra réorienté par la fracture de la « clôture autoréférentielle de la finance » . Les objets lourds de sens que demandait J. Clam pour refonder la confiance se trouvent pour une part dans ce travail d'élucidation éthique des projets d'entreprises en quête de financement et des projets des placeurs de finance.

La réflexion sur la « corporate governance » invite à prendre en compte une nouvelle relation entre porteurs des projets entrepreneuriaux et placeurs-investiseurs. Cette relation, aujourd'hui fugace et souvent violente ou corruptive, doit évoluer vers la notion de projet partagé ce qui met en oeuvre deux éléments majeurs de la confiance : la solidarité avec le projet et le long terme. Cela ne peut se faire que si les placeurs sont motivés par cet engagement éthique mais la loi peut faciliter cette gouvernance mieux partagée par exemple en faisant évoluer les droits de vote des actionnaires avec la durée de leur placement ou d'autres solutions à imaginer concernant les petits actionnaires, la qualité des investisseurs (personnes individuelles ou OPCVM)...

Cette réflexion doit intégrer de plus en plus vivement le fait que l'économie dans son ensemble est une activité de service ; les activités financières n'échappent pas à cette obligation de service : aux clients, aux territoires, aux salariés, à la collectivité nationale... Il y a dans toute activité économique des devoirs (aussi importants que les droits) qu'on ne peut pas effacer de manière unilatérale ; à ce point de vue toute entreprise est citoyenne et les financeurs ne peuvent décréter le contraire.

Tous ces éléments nous semblent contribuer de manière modeste, mais significative à la lutte contre l'anonymat du capital au profit de la confiance qui postule et favorise une inter-connaissance ente l'entrepreneur et le financeur. Ils réinjectent de l'éthique là où seule la logique du profit était considérée. Le chemin reste cependant long pour que la force des investisseurs éthiquement responsables (et pas seulement socialement responsables) conduisent le système financier vers le bien commun...